Les 400 culs - L'école du vice et de la soumission - Libération.fr

Voilà le genre d'article qui m'agace un peu, d'autant que j'ai entendu une personne, pourtant éduquée, avec un master et en pleine thèse, décréter que «l'école, c'est de la merde» en se basant sur son expérience personnelle et en la généralisant alors que ce même système lui a permis d'arriver où elle en est en restant fidèle à elle même et à sa façon de voir le monde.

Donc, sans dénigrer la pensée philosophique soutenant l'article, dont je ne cherche pas à minimiser les arguments, j'aimerais quand même mettre le doigt sur ce qui me dérange dans les deux premiers paragraphes, à savoir qu'on jette encore le bébé avec l'eau du bain.

Attention, billet super long, désolé.

  • «Le mot «prof» éveille forcément l’idée d’un pervers.» : bon, déjà, l'adverbe m'agace, c'est malhonnête intellectuellement d'introduire son propos en forçant la conviction du lecteur. D'autant plus que je constate tous les jours depuis 20 ans que c'est faux. Les profs n'ont pas forcément une bonne image, c'est un fait, pas mal de parents ont une idée préconçue de l'enseignement et critiquent souvent, mais de là à décréter que forcément le prof est vu comme un pervert... ça sent la généralisation du cas particulier (ou alors fais péter les études qui le prouvent, merci)
  • « la machine à soumettre les volontés se met en branle.» : là encore, la rhétorique alarmiste, qui sous-entend que le système a pour seul objectif de nous priver de notre libre-arbitre, crée un raccourci qui est à la pensée ce que le chewing-gum est à la gastronomie. Ce n'est pas digne du raisonnement qui suit l'intro.
  • «Ecole : matrice de la propagande d’Etat / A l’école, on inculque les vérités officielles.» : Bon, je suis le premier à reconnaître que l'Histoire est écrite par les vainqueurs et qu'il faut sans relâche être capable de la questionner et remettre en question ce qu'on croit savoir, précisément quand on est prof. Toutefois, là encore, la formulation sans nuance (et qui se base sur les écrits qui ont 40 ans) réfute en bloc l'idée que l'école puisse changer, que les rouages qui la composent cherchent à améliorer les apprentissages, le vivre ensemble en maintenant l'équilibre avec la nature de chacun.

C'est enfermer les enseignants dans le rôle d'androïde au service d'un état totalitaire en niant la vérité que je constate tous les jours: ils font des efforts, écoutent les gamins, gèrent leurs particularités, s'adaptent à leur façon d'être tout en préservant la possibilité du vivre ensemble.

  • «l’extraordinaire variété des sanctions mises au point par la «machine» pour rendre les enfants plus dociles.» : alors là, j'ai envie de gerber. Et l'auteur d'énumérer les sanctions prises effectivement dans le monde éducatif sans même nuancer son propos en admettant qu'il y a peut-être des raisons de les appliquer et qu'on ne les applique jamais sans explications et travail de prévention en amont de la sanction (qui n'est appliquée qu'en cas de récidives multiples). Et surtout sans rien proposer d'autre à la place de ces sanctions. On condamne sans appel, mais on va pas venir faire le taf, quand-même, hein...
    • «micropénalité du temps (retards, absences, interruptions des tâches) : Des sanctions contre les absences ?! Mais dans quel monde tu vis Quasimodo ? Aucune sanction n'est prise contre les élèves absentéistes et ce depuis des années. Même dans les cas de déscolarisation, il est très difficile de lancer les procédures de sanction. On cherche plutôt à leur trouver un apprentissage ou on essaie d'aménager leur emploi du temps pour qu'il leur convienne mieux; ça c'est la réalité d'aujourd'hui, mon gars.
    • «...de l’activité (inattention, négligence, manque de zèle)» : on sanctionnerait l'inattention et le manque de zèle ?! WTFF ?! Mais dans ce cas 85% des élèves y passeraient à longueur de journée ! Encore une phrase qui n'évoque pas la réalité du terrain.
    • «...de la manière d’être (impolitesse, désobéissance)» : là, on frise la mauvaise foi. L'auteur présente comme équivalentes «la manière d'être» et les excès objectifs de cette manière d'être («impolitesse, désobéissance»); non, on ne sanctionne pas la manière d'être, mais si le môme te monte sur les tongues, t'insulte, te parle mal voire, refuse de faire ce que tu lui demandes avec un sourire de défi (ben oui, ce sont des ados, hein), on ne peut pas laisser faire, sans quoi aucun travail ne sera possible, rien de ce que demandera le prof ne sera légitime (pas plus que le prof lui-même). Finalement, que propose l'auteur ? De laisser libre cours à la volonté et à la liberté de chacun ? Celui-là n'a jamais été responsable d'une classe. On a tous besoin de limites pour pouvoir vivre ensemble et atteindre un but commun, ce n'est pas réac de le dire. Je suis curieux de voir un cours donné à 30 ados sans aucune forme de sanction ou d'imposition de la volonté du prof: une démo ? Pour ma part, j'explique aux mômes qu'on peut discuter de tout et qu'ils peuvent tout me dire mais pas n'importe comment: avec courtoisie, ils ont même le droit de remettre en question mes apprentissages.
    • «...des discours (bavardage, insolence)» : l'insolence, c'est fait, voyons le bavardage... Bordayl, mais viens voir ce que c'est quand 30 mômes bavardent tranquilou dans le cours du prof d'à côté et après tu pourras venir me parler de sanctions injustes pour bavardage. Les miens, je leurs dis que je ne peux pas bosser dans le bruit et ils en tiennent compte pour deux raisons: ils ne me veulent pas de mal (et savent que c'est réciproque) et ne doutent pas que je suis à même de faire respecter le silence nécessaire à un travail apaisé. (d'ailleurs, ils apprécient le calme de ma classe)
    • «...du corps (attitudes “incorrectes”, gestes non conformes, malpropreté)» : là encore, pas d'exemple de gestes non conformes, histoire de ne surtout pas risquer de rendre légitime les sanctions qui sont prises quand un môme touche le cul d'une gamine, fait un salut nazi etc. Les gosses crachent par terre ? on ne met pas de sanction... Un papier jeté dans les couloirs ? pas de sanction... etc. Quant à la malpropreté, dont le flou est encore volontaire, il n'est jamais sanctionné ni même évoqué avec les mômes pour éviter de les humilier.
    • «...de la sexualité (immodestie, indécence)»: l'immodestie sexuelle, je sais pas ce que c'est donc je laisse. L'indécence. Sans définition commune et contextualisée, je ne vois pas comment l'auteur compte défendre l'absence de sanctions contre l'indécence: pas de sanctions pour un garçon qui se masturbe en classe ou montre ses parties aux autres ? (cas rencontrés à plusieurs reprises en 20 ans de carrière) Et même dans ces cas-là, la sanction est toujours assortie de plusieurs rendez-vous avec l'infirmière et les parents. JAMAIS de sanction sans explication.

Je ne commenterai pas le reste de l'article, qui vise spécifiquement l'influence de l'école sur la libido... je poserai tout de même la question suivante: depuis quand «diktats de la société» sont-ils l'apanage de l'éducation scolaire ? Il me semble que la télé, le cinéma, la littérature, les chansons, les magazines, les sites web ont en la matière une puissance de nuisance bien plus forte que l'école et contribuent bien davantage à formater la population.

En conclusion, tous ceux qui critiquent ce système, certes très imparfait et dont ils sont eux-mêmes issus, veulent le montrer comme une machine à broyer les enfants alors qu'on emploie nos journées à vouloir leur bien. On n'y arrive pas toujours, certains souffrent et il faut améliorer des choses, mais de là à diffuser l'idée que le système, et donc les personnes qui y travaillent quotidiennement, veut que les individus soient cassés et uniquement dociles, c'est simplement dégueulasse.

Via Riduidel

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